La protectrice des ouvriers mexicains vaincue par un cancer

Le mardi 02 oct 2007
André Noël
La Presse

Patricia Perez, qui a fondé le Centre d’appui aux travailleurs agricoles, refusait le titre de militante. Pourtant, elle l’était jusqu’au bout des ongles. Elle ne pouvait pas voir l’ombre d’un poil d’une injustice sans se battre. Depuis un an, elle luttait sans se plaindre contre une maladie injuste entre toutes, le cancer. Elle est morte dimanche, dans son petit appartement du centre-sud de Montréal, à l’âge de 52 ans.

La pièce qui lui servait à la fois de salon, de cuisine et de salle à manger était encombrée de dizaines de boîtes, où elle classait les dossiers des centaines d’ouvriers à qui elle venait en aide pour réclamer des soins médicaux, des prestations de congés parentaux, des allocations d’assurance après un accident de travail.Sur une boîte traînait un portrait de Cesar Chavez, le célèbre syndicaliste qui a organisé les ouvriers agricoles chicanos de Californie. Comme lui, et comme bien d’autres qui travaillent dans l’ombre, aussi discrète et présente que le sel de la terre, Patricia Perez a contribué à donner au syndicalisme ses lettres de noblesse.Elle a dirigé les premières assemblées d’ouvriers dans des champs de la région de Joliette pendant ses jours de congé, alors qu’elle était employée comme dame de compagnie par la famille Bronfman. Bien avant que le syndicat des Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce lui paye ses frais et un salaire, elle gardait son cellulaire ouvert en permanence, pour que les ouvriers puissent la joindre à minuit comme à midi.Elle recevait des appels d’aussi loin que l’Alberta et la Colombie-Britannique. Même lorsqu’ils se trouvaient isolés dans des fermes éloignées, les ouvriers agricoles étrangers de tout le Québec connaissaient son nom et sa réputation: celle d’une femme prête à tout pour les aider. Cet été, lorsqu’un journaliste de La Presse a fait la tournée de plusieurs fermes, les travailleurs, inquiets de son état, demandaient systématiquement de ses nouvelles.Mais contrairement à Cesar Chavez, elle n’a pas réussi, du moins de son vivant, à les syndiquer. La semaine dernière, une décision de la Commission des relations de travail a rejeté les requêtes en accréditation de deux premiers groupes, le Code du travail québécois empêchant à toutes fins utiles la syndicalisation des fermes.

Une réfugiée politique

Patricia Perez est née en 1955 à Mexico, avant-dernière d’une famille de huit enfants, fille d’un imprimeur syndicaliste et d’une mère nahua, qui lui a inculqué les valeurs de solidarité de cette communauté indienne, la plus importante du Mexique.«Chez les Nahuas, on doit faire en sorte que la communauté fonctionne bien, ainsi chaque individu va bien, nous a-t-elle dit au cours d’une des longues entrevues qu’elle nous a accordées, en mai, à sa chambre de l’hôpital Notre-Dame. C’est ce que j’ai toujours essayé de faire. Et c’est pourquoi je ne me reconnais pas comme une militante. Aider la communauté, c’est comme trouver les fleurs jolies: cela va de soi.»Dès le collège, elle a commencé à documenter les abus de l’armée. Propulsée à la tête des ressources humaines de l’institut scientifique de la Pemex – la société nationale du pétrole – puis d’un autre institut scientifique, elle a discrètement participé aux activités du Front zapatiste de libération nationale, qu’elle considérait comme «l’organisation des Indiens». Elle écrivait des tracts, distribuait le journal du groupe, recueillait des fonds.Ces activités lui ont valu d’être enlevée par des hommes en civil, en septembre 1996, alors qu’elle marchait sur le campus de l’Université de Mexico. Elle a été séquestrée et maltraitée. Lorsque nous lui avons demandé des détails, elle s’est mise en colère. «Pourquoi voulez-vous des détails? a-t-elle demandé, avant d’éclater en sanglots. Cet épisode est très douloureux. Je ne veux pas en parler.»

L’exil ou la mort

On lui a offert de choisir entre l’exil et la mort, a-t-elle raconté. Elle a opté pour le Canada plutôt que l’Europe – «afin de pouvoir rentrer à pied chez moi si je voulais» – et que les États-Unis, «un pays trop injuste». Une fois à Montréal, elle a obtenu le statut de réfugiée politique, a fait venir ses enfants Patricia et David, et a trouvé un emploi comme dame de compagnie pour une aïeule de la famille Bronfman, à Westmount.«Patricia Perez donnait beaucoup d’affection à Mme Bronfman, se rappelle Nadine Gut, qui l’avait embauchée pour la famille. Elle était patiente, chaleureuse et donnait toute la sécurité voulue.» Une collègue de travail chez les Bronfman, Florence Benjamin, se souvient d’elle comme d’une «femme exceptionnellement intelligente, toujours prête à se battre pour les démunis».Le salaire élevé et les nombreux congés payés par les Bronfman ont permis à Patricia Perez de travailler bénévolement pour Amnistie internationale, puis de consacrer ses temps libres aux ouvriers agricoles mexicains. Au départ, elle ignorait que des milliers de ses compatriotes se trouvaient ici, dans des fermes. Elle en a croisé quelques-uns par hasard dans les rues de Montréal. Elle leur a laissé son numéro de téléphone.Un bon jour, elle a reçu un appel d’un ouvrier blessé, à Saint-Thomas, près de Joliette. Elle lui a donné rendez-vous pour le lendemain 10h, devant l’église du village. Le travailleur est arrivé en vélo, la main noire et très enflée: une machine l’avait happée. Il n’avait reçu aucun soin. Incapable de travailler, il n’avait plus aucun revenu. Mme Perez lui a donné assez de provisions pour le nourrir pendant un mois.Un peu plus tard, elle est retournée sur la ferme. Mais le travailleur avait été rapatrié. Lorsqu’elle a demandé des comptes au consulat du Mexique, on lui a répondu sèchement de se mêler de ses oignons. «J’ai prévenu le consulat que, désormais, ce serait mes oignons», a-t-elle relaté.Depuis ce jour, elle s’est démenée sans arrêt pour les travailleurs. Elle a continué à le faire même lorsqu’elle a appris qu’elle avait une tumeur cancéreuse au pancréas, avec métastases. Au cours des entrevues, elle ne donnait aucun signe qu’elle craignait la mort. Mais quelques fois, elle pleurait en réalisant qu’elle n’allait plus pouvoir continuer son travail. Elle a formé sa fille Patricia et deux autres jeunes gens à prendre la relève.Son corps est exposé, aujourd’hui seulement, au Centre funéraire Ville-Marie, au 1841, rue Ontario Est, entre 14h et 22h. Une cérémonie aura lieu en soirée. Patricia Perez a demandé que ses cendres soient dispersées sur les champs de Saint-Rémi, au sud de Montréal, où se trouve la plus grande concentration d’ouvriers agricoles.

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