Un réactionnaire inquiétant, ou le crépuscule de la tolérance

Je viens de faire une découverte des plus déplaisantes : un réactionnaire que je ne connaissais pas encore! Il signe aujourd’hui un torchon en page A17 de la Presse. J’ai été ébahie! Même sur l’homosexualité, la position de Carl Bergeron est même plus rétrograde que celle de l’Église catholique, ce qui n’est pas peu dire! Il présente l’homosexualité comme une perversion, entre autres, alors qu’elle est plutôt liée à un phénomène biologique qui se produit avant même la naissance. J’aimerais aussi souligner que sa vision du film de Denys Arcand est loin d’être majoritaire.

Voici le texte du torchon, que j’ai numérisé à partir de mon exemplaire papier de la Presse, la lettre elle-même ne semblant pas encore être en ligne au moment où j’écris ceci.

Ajout le 2 décembre 2008 : la lettre de Carl Bergeron se trouve ici.

L’âge de la vérité
Le cinéaste Denys Arcand doit se faire à l’idée : il se fera traiter de tous les noms

Le film le plus noir de Denys Arcand, « L’âge des ténèbres», se révélera alors peut-être comme son plus lumineux

CARL BERGERON

L’auteur est membre du comité de rédaction de la revue Égards. Son premier livre, L’État québécois et le carnaval de la décadence, paraîtra en mars.

Il fallait que Denys Arcand tourne enfin un grand film pour se faire désavouer par tout le monde et quitte la scène sous les huées. Car qui croira qu’Arcand tournera de nouveau? Que pourrait-il faire d’autre après L’âge des ténèbres? Pour une fois, Denys Arcand aura eu le courage de montrer la vérité, rien que la vérité et toute la vérité. Un peu trop au goût de certains. Comme c’est bête! Mais, mes pauvres amis, le Québec «caricatural» qui est montré dans L’âge des ténèbres, ce n’est pas celui du voisin, c’est le vôtre : égalitarisme fanatique, féminisme totalitaire, misère sexuelle, puritanisme appuyé, ésotérisme managérial et festivisme programmatique forment en effet, pour l’essentiel, le substrat anthropologique de la vie nationale.

Des exemples? Il y a quelques mois, le Conseil du statut de la femme formulait la recommandation que la Charte dite des «droits et libertés» soit amendée pour faire primer «l’égalité entre les hommes et les femmes» sur la liberté de religion, annonçant ainsi une formidable régression en matière de libertés civiles. Deux semaines plus tard, le premier ministre s’engageait à déposer un projet de loi en ce sens. Le 19 novembre dernier, tous les partis de l’Assemblée nationale (y compris l’ADQ), accompagnés d’idéologues radicaux de la Coalition gaie et lesbienne, se disaient en faveur d’une «politique contre l’homophobie». Ce qui veut dire qu’il ne sera bientôt plus permis par la loi d’émettre une critique dans la sphère publique (et, de plus en plus, dans la sphère privée) sur les desseins pervers de l’homosexualité militante, notamment à travers des festivals obscènes comme Divers/Cité, pourtant financés avec l’argent des contribuables. Ah! j’oubliais: il y aussi le tabagisme. Et l’automobile. Et la malbouffe dans les écoles, proscrite par notre bonne fée Michelle Courchesne. (…)

Le puritanisme postmoderne n’en finit plus de ravager nos vies, de semaine en semaine, de mois en mois, et il semble que la vague ne soit pas près de ralentir. Arcand prétend qu’elle nous amène directement vers l’«âge des ténèbres». C’est la fin du mythe progressiste des Lumières, de la perfectibilité infinie de l’homme, et le retour à un âge de pierre sans foi ni loi, où triomphent l’extrémisme, la barbarie et les instincts. Nous y sommes déjà en bonne partie, dit Arcand, l’enfer c’est maintenant et rien ne pourra nous permettre de pas même la redoutable machine hollywoodienne, représentée ici par le personnage de Diane Kruger, Veronica Star. Les petits jeux chevaleresques avec des femmes «mystérieuses» pas baisables non plus. Perte de temps pour tout le monde. La réalité, c’est la maladie, le dépérissement, la haine partagée et «la désintégration».

Arcand a réglé ses comptes avec le petit milieu et c’est bien fait pour tous les vaniteux – tout le bottin de l’UDA se retrouve dans le film – qui se sont précipités sur L’âge des ténèbres en pensant participer à un remake des Invasions barbares. Ils s’imaginaient déjà sur la Croisette trinquer avec l’élite du cinéma et marcher dans les pas de Marie-Josée Croze. Mais non. L’âge des ténèbres n’a pas passé, ne passera pas l’étape des canapés et des Oscars. Ce film, dégagé de la compassion fausse parce que dégoulinante des Invasions barbares, n’est pas consensuel, et ne peut pas plaire aux hypocrites qui ont pleuré devant le mélo oscarisé d’Arcand. C’est même un film assassin pour tous ceux qui, de près ou de loin, participent à ce Québec-ci, moderne, égalitaire, bien-pensant, «culturel» et festif. Autant dire 99 % des gens.

Denys Arcand doit se faire à l’idée : il se fera traiter de tous les noms. Ce n’est qu’un début. Celui qui risquait de ne passer à l’histoire qu’à titre de ricaneur mondain, un ricaneur talentueux certes, mais mondain tout de même, s’éloigne de nous en même temps qu’il se retire dans sa solitude d’artiste. Comme les pommes de Jean-Marc qui se transforment, le film se concluant, en les pommes de Cézanne, seul le temps nous dira ce qui restera des œuvres d’Arcand. Son film le plus noir se révélera alors peut-être comme son plus lumineux.

VOICI MA RÉPLIQUE ENVOYÉE À LA PRESSE

J’aimerais protester contre la lettre de Carl Bergeron dans la Presse du 2 décembre 2007, publiée en page A17 et intitulée L’âge de la vérité. Il s’agit d’après moi d’un bel exemple d’idéologie patriarcale, réactionnaire, anti-femmes et anti-GBLT déguisée en «discours conservateur». Je trouve extrêmement inquiétante la place que donne la Presse à ces propos digne du Front National, de même que le fait que, de toute évidence, cette parution était préarrangée vu la présence de la photo de l’auteur.

De tout temps, la droite a aimé prétendre que la société est en pleine décadence et qu’il faut un retour à «la loi et l’ordre». Je ne nie pas qu’il y ait des problèmes dans la société, mais les présenter d’une manière si pessimiste, comme s’ils étaient irréversibles, et les attribuer à des boucs émissaires commodes plutôt qu’aux causes réelles, au prix d’une analyse moins démagogique, simpliste, réductrice et réactionnaire, n’aide en rien le débat.

Il est notamment à la mode en ce moment de blâmer tout ce qui ne va pas dans la société sur le dos des femmes. Les femmes commettent le crime de travailler, donc les enfants sont «abandonnés et maltraités», ce qui laisse supposer que les pères sont incapables de s’impliquer et d’en prendre soin, et que la responsabilité du problème revient en entier aux femmes. Il
est de bon ton chez certains ultraconservateurs et masculinistes de dénigrer en termes haineux et méprisants les phénomènes sociaux comme le féminisme, l’affirmation des gais, lesbiennes et transsexuels, on encore la
contribution des baby-boomers à la société québécoise. C’est symptômatique du vent de droite que balaie l’Amérique du Nord, notamment le Québec.

Je ne nie pas qu’il y a eu des dérives dans le féminisme, mais ce ne fut le cas que de quelques extrémistes que personne n’a suivi. Les masculinistes québécois réservent une haine particulière à Lise Payette et Janette Bertand, qu’ils mentionnent sans jamais donner de citation. Or, certains hommes ne peuvent accepter que les femmes aspirent à l’égalité — ils prétendent que nous confondons égalité et identité, ce qui est faux. Ils prétendent, comme Yvon Dallaire, que les femmes nient ce qui fait qu’un homme est un homme et une femme une femme, autrement dit, leurs rôles traditionnels, que les femmes ont eu le grand tort d’abandonner. M. Bergeron nous parle, sans aucune nuance, du «féminisme totalitaire», comme si cela existait vraiment, comme c’était un courant de société important.

Ainsi que le relevait la Coalition antimasculiniste :
« L’objectif des masculinistes est, d’une part, diviser le mouvement des femmes en marginalisant un courant dit « extrémiste » et un courant dit « modéré ». Or, on constate que les masculinistes considèrent tout courant féministe comme « radical » ou « extrémiste ». Ainsi, même la plus libérale des féministes est visée. Comme si toute revendication venant des femmes, dans une optique féministe, était de ce seul fait illégitime. On impute aussi des problèmes, que l’on prend soin de ne pas prouver, que vivent des hommes aux féministes, voire aux femmes. Toute les recherches sérieuses contredisent leurs prétentions. Finalement, les hommes qui appuient les féministes sont présentés comme des traîtres.

Le Collectif enchaîne en citant « Quel homme peut se vanter de n’avoir jamais fait l’objet de ridicule, de critique, de discrimination ou de rejet parce qu’il est un homme ? Depuis l’avènement du mouvement féministe, on constate que les attaques contre les hommes se sont multipliées et que la virulence de ces attaques a atteint des proportions inouïes (l’auteur associe directement attaque contre les hommes aux féministes). Par exemple, on les accuse publiquement d’être des violeurs en puissance, des abuseurs d’enfants, des irresponsables, des insensibles, des incompétents au lit, des êtres qui ne communiquent pas et qui n’expriment pas leurs émotions. En somme, on les accuse d’être la cause de toutes sortes de problèmes dans le couple, la famille et la société. Ou encore on les banalise dans ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils pensent et ce qu’ils ressentent au point de les aliéner. Dans un cas comme dans l’autre, pour les féministes, l’homme représente l’ennemi à abattre ou l’animal à dresser (encore une fois, généralisation et détournement de sens du féminisme)

Après la citation, ma lettre reprend ici :
On impute les problèmes des garçons dans le système scolaire au seul féminisme. Or, il n’y a pratiquement pas d’hommes dans le système scolaire québécois avant le cégep. Les masculinistes préfèrent se plaindre, citer des statistiques fausses… mais ne jamais intervenir concrètement pour régler le problème parce que, bien sûr, «ils ne sont pas les bienvenus». Ils préfèrent jouer à la victime. Les mauvais programmes pédagogiques, l’impossibilité pour les enfants d’extérioriser leur énergie à cause de décisions absurdes de directions d’école n’ont rien à voir avec le féminisme mais plutôt avec une conception erronée de l’éducation des bonzes du MEQ (qui, je parie, comme la majorité des cadres supérieurs, sont en majorité des hommes), qui associe vivacité et besoin de bouger et violence et aussi avec le manque de ressources dans les écoles pour aider les enfants en difficulté, qui fait que les enseignants sont débordés et ont du mal à maintenir un semblant d’ordre dans leurs classes. C’est cette même optique superficielle qui amène l’ADQ à proposer d’abolir les commissions scolaires, sans toutefois proposer autre chose pour les remplacer.

Ce n’est pas tout. Carl Bergeron nous «apprend» que les homosexuels et lesbiennes — l’«homosexualité militante», ce qui laisse sous-entendre que c’est un mode de vie qu’ils cherchent à répandre, que c’est une dégénérescence morale et non pas un fait biologique pour lequel ils sont persécutés depuis des siècles — sont des idéologues radicaux qui ont des desseins pervers. Divers/Cité est un festival obscène, dit M. Bergeron! (S’il n’aime pas, il n’a qu’à rester chez lui!) Il en profite aussi pour cracher au passage sur nos artistes et les traiter de vaniteux. Hélas, certains pseudo-intellectuels croient que c’est être évolué que de mépriser leurs concitoyens et de les traiter de mangeux de hot-dogs.

M. Bergeron parle de puritanisme post-moderne. Il en est lui-même le plus bel exemple. Rejetons la libéralisation de la société québécoise depuis 1960 et retournons dans la garde-robe! M. Bergeron préfère le tabagisme et la malbouffe dans les écoles. Comme bien des libertariens, il est contre toute intervention de l’État, baptisé avec mépris «gouvernemaman» — encore une image féminine négative! –même quand elle est dans l’intérêt public.

Je suis d’accord sur une chose : la réalité, c’est la maladie, le dépérissement, la haine partagée et la désintégration. La lettre de M. Bergeron est une des plus haineuses qu’il m’a été donné de lire dans la Presse depuis que je sais lire. Je suis sidérée par tant de haine, de dénigrement de son propre peuple, d’intolérance et de mépris. La Presse DOIT nous laisser répliquer à ce torchon, faute de quoi, elle en est complice.

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Carl Bergeron n’est pas «conservateur» : il est réactionnaire et révisionniste. Son discours s’approche dangereusement du Küchen, Kinder, Kirche de sinistre mémoire.

Évidemment, pour ce wingnut, la liberté de religion (donc d’opprimer les femmes et de caricaturer les formes de sexualité minoritaires comme des «perversions») doit primer sur l’égalité entre les sexes. Pour lui les GBLT sont des idéologues qui font la promotion de la perversion (toujours cette confusion commode entre homosexualité et pédophilie). Je suppose qu’il approuve les pogroms homophobes?

L’égalitarisme «fanatique»!!!! Je suppose que les inégalités sont bonnes en soi parce qu’elles sont la tradition? Et il ose venir parler de misère sexuelle, à la Wilhelm Reich, alors que c’est la société patriarcale engoncée dans la religion d’État, qui en avait tout sauf le nom, qui a été la cause de cette misère et qui l’est encore aujourd’hui! Je ne suis pas du tout sûre, moi, que de donner priorité à la liberté de religion sur l’égalité des sexes, comme il voudrait sans doute le faire (alors que le gouvernement veut faire le contraire) est un progrès des libertés civiles.

Si le discours d’une engeance comme celle de M. Bergeron n’est pas toléré, c’est parce qu’il
propage la haine, la misogynie et l’homophobie. Les «critiques» qu’il veut émettre sont fondées sur son idéologie

L’ADQ n’est pas assez à droite, pour M. Bergeron!

Évidemment, les femmes qui usent de leur pouvoir féminin sont mystérieuses et «pas baisables» (voilà la misogynie qui sort le bout de son oreille hideuse). Donc une femme doit rester à sa place si elle veut qu’on lui fasse la faveur de la «baiser»!!!

Depuis l’aube de l’humanité, le mystérieux pouvoir qu’ont les femmes de donner la vie et de porter des enfants, ainsi que leurs cycles biologiques, ont effrayé une certaine gent mâle parce que les hommes n’ont aucun pouvoir dessus. Le patriarcat tente depuis des siècles de clôturer, de réprimer ce pouvoir qu’il ne contrôle pas : éradication par le génocide des peuples pratiquant des cultes matriarcaux perpétré par les Hébreux, ceintures de chasteté, statut d’impuissance juridique (au Québec avant 1964), refus du droit de vote, polygamie, purdah, bûchers, question de Thomas d’Aquin «les femmes ont-elles une âme?», grossesses imposées par l’Église, condamnation de la contraception et des demandes des femmes du Tiers-Monde pour que leurs partenaires portent le condom, tous les moyens sont bons. L’objet (je dis bien objet) de désir qui se dérobe doit être disponible en tout temps, sinon la frustration devient rage meurtrière.

Selon les réactionnaires, la sexualité, le plaisir sont mauvais et doivent être réprimés. Quel meilleur moyen pour le patriarcat de disposer ainsi de bataillons de frustrés pour remplir ses visées!

Le patriarcat a vu dans la femme une ennemie objective qu’il fallait asservir à tout prix et annihiler si elle résiste. Qu’est-ce qu’un viol, en effet, si ce n’est un geste de pouvoir rageur qui veut «rentrer en dessous du sol» celle qui ose être autre chose qu’un trou à remplir?

Les CPE sont aussi décrits par la droite comme des lieux d’endoctrinement pires que ceux de l’Orange mécanique.

Et ce texte ci-dessus est publié à quelques jours du triste anniversaire du gynécide de Polytechnique, ce qui le rend particulièrement choquant.

Qu’on me comprenne bien : je n’ai rien contre les hommes. J’en ai, cependant, contre la droite, le patriarcat réactionnaire et le masculinisme. Il faut dénoncer!

Publicités
Publié dans Droits des femmes, Philosophie politique, Politique québécoise, Religions, Sexualité, Société. Commentaires fermés sur Un réactionnaire inquiétant, ou le crépuscule de la tolérance
%d blogueurs aiment cette page :