Un exemple à suivre : le Dr Gilles Julien

Photo François Roy, La Presse

Il est minuit, docteur Julien

Rima Elkouri
La Presse
Pire encore que la misère des enfants d’Afrique ou des favelas d’Amérique du Sud, il y a la misère des enfants d’ici laissés à eux-mêmes, croit le Dr Gilles Julien. Rencontre avec un pédiatre et entrepreneur social inspirant qui a bien hâte de ne plus avoir à faire de guignolées pour soigner et défendre « ses » enfants.


Je devais rencontrer le Dr Gilles Julien à 8h à l’école des Nations, dans Côte-des-Neiges, où il comptait faire sa tournée habituelle du lundi matin. Mais lundi matin, Montréal s’est réveillé sous la tempête et les écoles sont restées endormies. «L’école est fermée. Je suis en congé. Venez plutôt chez moi», a dit le pédiatre.Je suis arrivée dans sa petite maison du quartier Notre-Dame-de-Grâces avec une éternité de retard enneigé. «Le pire, c’est que je ne sais même pas pourquoi vous venez me voir!» a-t-il lancé en riant.

Je venais le voir parce que je n’entends dire que du bien de ce père de la pédiatrie sociale au pays. Un homme d’exception, inspirant et passionné qui, tant dans le quartier Hochelaga que dans Côte-des-Neiges, fait un travail remarquable et remarqué auprès des enfants en difficulté. L’association philanthropique internationale Ashoka, toujours à la recherche de meilleurs «entrepreneurs sociaux» du monde, a fait de lui l’an dernier, après un rigoureux processus de sélection, le tout premier boursier Ashoka québécois. «Ça m’a fait découvrir que j’étais un entrepreneur social. Je ne le savais pas!» dit-il de sa voix toujours calme.
Celui qui a longtemps été perçu comme un docteur marginal, bohème, qui faisait son trip communautaire en allant à la rencontre de ses patients à vélo dans Hochelaga, est aujourd’hui devenu un incontournable que s’arrachent différentes facultés de médecine d’ici et d’ailleurs. La pédiatrie sociale qu’il prône, c’est en quelque sorte l’interface entre les familles en difficulté et des systèmes qui agissent en silo sans répondre à leurs besoins.
«Nous, on n’accepte pas que la DPJ ne parle pas à l’école ou que l’hôpital se déconnecte de la DPJ ou de l’école. On fait ces liens-là. Toujours autour de la table, autour de l’enfant.»Autour de l’enfant, le Dr Julien a ainsi cofondé l’organisme Assistance d’enfants en difficulté (AED) dans le quartier Hochelaga, puis le Centre de services préventifs à l’enfance (CSPE) dans le quartier Côte-des-Neiges. Ces organismes sont devenus des modèles dont on cherche à s’inspirer un peu partout au pays, de la Nouvelle-Écosse à la Colombie-Britannique en passant par Trois-Rivières.
Le Dr Julien qui était jusqu’à tout récemment pas plus qu’une anecdote dans les milieux universitaires est devenu une référence. Le stage en pédiatrie sociale est devenu obligatoire (et même très populaire) pour tous les résidents en pédiatrie de l’Université de Montréal et de McGill. «C’est l’avenir de la pédiatrie générale», dit celui qui est ravi d’entendre de plus en plus de jeunes lui dire que c’est exactement pour ça qu’ils ont choisi la médecine. Aux étudiants de première année qu’il rencontre dans les facultés de médecine, il dit de ne jamais perdre de vue cet objectif. «La plupart ne sont pas allés en médecine pour faire de l’argent. Je leur dis: on va vous rentrer dans le crâne un paquet d’informations nécessaires, mais gardez le cap! La médecine, c’est pour aider les gens. Beaucoup de médecins ont à coeur cette mission. Mais ils la perdent de vue en cours de route et l’argent vient dénaturer les choses.»
Petit, Gilles Julien, qui a grandi à Grand-Mère, rêvait d’être comme le Dr Albert Schweitzer qui avait monté un hôpital dans la brousse. Jeune pédiatre, il a d’abord travaillé à Lévis. Grosse clientèle, gros salaire. Mais très vite, il a réalisé qu’il n’avait pas envie de faire ce que n’importe quel médecin pouvait faire. Il est parti avec femme et enfants en Afrique, en mission aux Comores. Il en est revenu tout à fait désillusionné par la corruption et le business politique de l’humanitaire. «Je pensais sauver le monde, mais je n’ai rien sauvé du tout!»
De retour au pays, il a travaillé avec les Inuits dans le Grand Nord pendant six ans. Puis, il est reparti en Albanie… On disait alors de lui qu’il était instable. «C’est vrai que ça avait l’air de ça. Mais j’ai toujours pris des tournants. Et ça a toujours été de bonnes décisions.» Finalement, quand il rentre à Montréal à la fin des années 80, le pédiatre a assez d’idées et d’expérience pour créer exactement ce qu’il voulait. «Les gens m’appelaient dans Hochelaga: « Gilles fais quelque chose, j’en ai ras-le-bol, je vais me tirer en bas de l’escalier. » J’allais les voir. Mais je n’avais pas vraiment d’outils pour les aider.»
Les outils, il les a inventés lui-même. À petits pas déterminés, avec l’aide de gens croisés souvent par hasard au bon moment, il y est arrivé. À 61 ans, il a enfin la reconnaissance qu’il mérite. «Mais ça a pris beaucoup de temps! Une chance que j’ai la santé et de l’énergie. Là, je suis en train de créer la relève.»
Si le Dr Julien peut compter sur le soutien d’André Chagnon qui lui donne une bonne partie des 1,5 million dont il a besoin chaque année, il perd tout de même une énergie folle à aller chercher quelque 750 000$ par an pour financer son entreprise sociale. Il a bien hâte au jour où il ne devra plus faire de guignolées. D’ici cinq ans, il espère que sa trentaine d’employés pourront être payés par le ministère de la Santé.
Le pédiatre a souvent dit que la pauvreté dans Hochelaga lui semblait pire que celle qu’il a côtoyée en Afrique ou dans le Grand Nord. «Malgré tous les problèmes, les enfants que j’ai vus là-bas étaient heureux. Ils riaient avec les adultes. Ils couraient partout. Les adultes surveillaient. Il y avait cette notion du village. Alors que dans Hochelaga, je ne voyais pas ces sourires. Je ne voyais pas d’adultes qui s’occupaient d’eux. La vraie pauvreté, c’est la pauvreté des enfants qu’on ne regarde pas».
Cette pauvreté est aussi bien différente de celle observée dans les familles immigrantes de Côte-des-Neiges, où l’enfant est roi, malgré tout, note-t-il. «L’enfant à Côte-des-Neiges a de l’espace, il peut colorier les murs, il peut être un enfant. Dans Hochelaga, les enfants se font mettre dehors. Il ne faut pas qu’ils rentrent trop tôt le soir parce qu’il y a du monde à la mais
on. Ils traînent. Cette misère-là, je ne l’ai pas vue ailleurs.» Même pas dans les favelas du Brésil et de l’Argentine qu’il a visitées l’an dernier, dit-il. «Là aussi, j’ai vu des enfants de bonne humeur, rire, participer à la vie avec les adultes. Et pourtant, il n’y a pas plus pauvre que ça. Ils vont ramasser du carton la nuit pour survivre. J’y ai visité des petites entreprises sociales. Des mères qui se mettent ensemble pour faire du pain. Et les enfants participent et ont du fun. Je n’ai pas vu ça dans Hochelaga…»
Ce genre d’environnement chaleureux qui équipe les enfants pour la vie, le Dr Julien a réussi à le créer dans les locaux de l’organisme AED. «Nos enfants à AED, ils rient! Ils ont du fun. Et ça contamine le milieu.» Le taux de succès est énorme, dit-il, même s’il est difficile à quantifier. «Je vois des fois mes grands qui reviennent avec des bébés. Ils me disent: « Tu m’as aidé. Regarde, ça va bien mon affaire. J’ai un beau bébé, je veux que tu le suives. » Ça ne peut pas être mieux que ça comme impact.»
La guignolée du Dr Julien aura lieu le samedi 15 décembre entre 9h et 17h, à l’angle des rues Aylwin et Adam dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.
Information : http://www.guignoleedrjulien.org/

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