Une vieille chicane : seules les sciences exactes sont de vraies sciences

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Les personnes qui écrivent sur le blogue de M. Richard Hétu, du quotidien La Presse, se sont colletés ces jours-ci avec le tristement célèbre Michael Laughrea, ci-devant professeur à l’université McGill et chercheur à l’Institut Lady Davis de l’Hôpital général juif. Je n’ai rien contre lui en tant que chercheur, mais ses positions politiques et philosophiques sont pour le moins tranchées.
M. Laughrea a tenu à discuter toute une journée sur le fait que le candidat à la présidence des États-Unis, M. Barack Obama, est Noir. Nous savons tous qu’il est mulâtre. Par contre il s’identifie à la communauté noire, sa femme est noire, il a milité dans des organismes noirs, etc. Pourquoi débattre de cela toute une journée (et montrer petit à petit ses vraies couleurs)?
M. Laughrea a adopté une position qu’on entend souvent dans la bouche des scientifiques issus des sciences exactes, à savoir que les sciences humaines et les sciences sociales ne sont pas de véritables sciences. Je le cite :

« Je distingue simplement entre la vérité (la réalité)et une opinion non conforme au réel. Vous aurez beau me dire que pour vous la Terre est plate et que le soleil tourne autour d’elle, ou que c’est comme cela que les Zoulous voient les choses, cela ne changerait rien à un fait: vous et les Zoulous auriez tort.

« Il y a des domaines où l’on ne connait pas la vérité (la réalité). Dans ce domaine une certaine variété d’opinions est alors permise, mais pas toutes
les opinions.

Notre société est malade de gens qui “pensent que”, “croient que” puis
expriment des opinions ridicules. Notre savoir est limité, mais
il est réel. Votre discours consiste essentiellement à rejeter du revers de la
main tous les progrès de la connaissance depuis les derniers milliers d’années.
C’est pathétique. C’est une sorte de revanche des ignorants que je ne peux
accepter. Que vous ignoriez certaines choses ne vous donne pas le droit de
penser que toutes les opinions sont tenables. Seules les opinions conformes au réel peuvent etre exprimées(sur ce, je suis tout de même heureux que personne ne prétende ici que Obama est asiatique ou aborigène d’Australie–ce serait bien le comble).

Il y a trop de gens, notamment du côté des sciences “humaines” qui tiennent un discours relativiste et subjectiviste que je trouve
répugnant
.
Il y a des notions objectives (le jour, la nuit; un blanc, un noir) qu’il est ridicule de mettre en doute. Il y en a d’autres (des cas frontière, ou des cas où les connaissances sont insuffisantes) où la valse des opinions contradictoires est possible.

Mais de tenir une opinion contraire à la réalité pour la seule raison
que “c’est ainsi que j’aime voir les choses”, ou “c’est ainsi que notre
communauté aime voir les choses” (je parle de choses simples, comme le sujet
d’aujourd’hui et non une question de mythes fondateurs d’une société) est source d’obscurantisme contre laquelle le 21e siècle doit s’insurger. 3 siècles après le siècle des lumières, il commence à être temps de distinguer entre opinion intenable et réalité, n’en déplaise aux journalistes (ils sont nombreux et le font le plus souvent par paresse) propagateurs de clichés éculés.»

Voici ce que je lui ai répondu :

««des opinions ridicules» ça c’est votre point de vue. En vertu de quelle
autorité vous permettez-vous de porter des jugements de valeur sur
autrui?

Vous aurez beau ne pas être d’accord, si les gens (la population
américaine et surtout le principal intéressé) considèrent que M. Obama est
Noir, vous ne pouvez rien y faire, même si vous estimez qu’ils ont tort. Je
sais fort bien que M. Obama est mulâtre, mais tout le rattache à la
communauté noire : son militantisme passé, sa femme etc. Et ça, vous ne
pouvez le nier. Vous vous obstinez à ramener le débat sur le plan de la
génétique!

Vous tenez tellement à avoir raison que vous squattez le blogue depuis ce matin. On appelle ça comment d’après vous?

Seules les opînions conformes au réel peuvent être exprimées, dites-vous.
Mais voyez-vous, les humains ne sont pas des instruments de laboratoire et nous percevons le réel à travers nos sens, notre éducation, notre culture etc.
C’est une PERCEPTION. Ça non plus, vous ne pouvez le nier.

On rencontre parfois ce mépris des autres humains chez les scientifiques, ainsi que le mépris des sciences humaines et sociales. Mon ex-mari pensait comme vous. Il se pensait plus intelligent que tout le monde.

Je suis moi-même diplômée en gestion avec majeur en économie appliquée et
j’ai le regret de vous dire qu’en sciences humaines et sociales, notamment en
psychologie, il n’y a pas qu’une interprétation de la réalité qui soit bonne et
cela n’a rien à voir avec «c’est ainsi que j’aime voir les choses». Il y a des
écoles de pensée en sciences sociales et les gens adhèrent à une ou une autre
pour diverses raisons. Cela n’est pas pur caprice.

Je ne pense pas, par exemple, que Maslow ait davantage raison que
Rogers ou l’école de la Gestalt en psychologie. Ces théories sont bel et bien
des théories scientifiques — ne vous en déplaise! — mais la nature des
expériences ne permet pas de conclure irréfutablement comme dans les sciences exactes. Et encore! Il y a même dans ce domaine des erreurs de mesure.

«Il y a trop de gens, notamment du côté des sciences “humaines” qui tiennent un discours relativiste et subjectiviste que je trouve répugnant.» Vous confondez l’impossibilité de trancher hors de tout doute en sciences sociales ou la part réservée au jugement professionnel et la malhonnêteté intellectuelle.
Si la médecine, le droit et en général toutes les professions libérales ne
faisaient pas appel au jugement professionnel, ces professions ne seraient
plus que l’application bébête d’un livre de recettes.

Monsieur, il y a de sérieuses lacunes dans votre mode de pensée.»

Et plus loin :

«Avez-vous déjà lu la revue française de bandes dessinées Pilote? Il y avait là-dedans un personnage qui s’appelait le Concombre masqué. à un moment donné, sur le coin d’un nuage, il rencontre une pancarte : Attention à la réalité. Et il demande : «Mais qu’est-ce que la réalité?» hyperlienQuestion à méditer. »

Il y a là un problème d’épistémologie (définition : 1. Étude critique des sciences, destinée à déterminer leur origine logique, leur valeur et leur portée. Syn. philosophie (des sciences). L’épistémologie entre dans la théorie de la connaissance. 2. (d’apr. l’angl. epistemology [dès 1856]) Didact. Théorie de la connaissance et de sa validité.
Qu’est-ce qui constitue une science? Certains auteurs se sont essayés à donner une définition, comme Jean Staune ou Hervé Jamet. On peut se demander si l’économie est une science, par exemple. La discussion sur ce dernier lien est fort intéressante.
J’aimerais notamment citer ce passage :
Mais alors, la question, c’est quel est le bon critère qui permet de distinguer ce qui est une science et ce qui ne l’est pas?
 
La réponse de Feyerabend, c’est qu’il n’y a pas de critère qui permette de faire la différence. Que chercher à faire la différence entre science et non-science n’a aucun intérêt. Avec ce genre d’idée, inutile de dire que Feyerabend s’est attiré des critiques particulièrement virulentes. Blaug, par exemple, écrit dans son ouvrage que Feyerabend, en s’opposant à la définition de la bonne méthodologie scientifique, « veut remplacer la philosophie des sciences par la philosophie du flower power » ce qui n’est pas un compliment. « L’anarchisme méthodologique » prôné par Feyerabend aboutirait en effet à mettre sur le même plan l’astrologie, les prévisions à partir d’entrailles de poulet, et la physique ou la biologie! On comprend l’énervement d’auteurs qui consacrent un livre entier à la définition de la scientificité, face à un Feyerabend qui leur explique que la question est totalement dépourvue d’intérêt…
Mais ce genre de critique tombe un peu à plat. Feyerabend ne s’oppose pas aux méthodes scientifiques, il s’oppose à leur hégémonie. A quoi bon chercher à déterminer de bons critères pour qualifier la science, si le seul résultat de l’opération est de mettre à la corbeille des pans entiers de savoir en se fondant sur des critères qui n’ont de logique que formelle?Ce qui caractérise les sciences, c’est dans son optique l’activité scientifique, la recherche. Et celle-ci a produit des résultats immenses sans jamais se préoccuper d’une bonne méthodologie qui s’appliquerait à toutes les disciplines. Les critères employés par chaque discipline sont le résultat du travail des scientifiques, d’une élaboration qui a pris plusieurs siècles. Par exemple, la physique n’est pas devenue plus scientifique en abandonnant l’astrologie de son champ de recherche (dire cela reviendrait à dire que Newton n’était pas un scientifique, ce qui est ridicule). Simplement, l’activité des physiciens et leur recherche permanente de modèles permettant de comprendre la réalité les a conduit à abandonner ce champ de recherche peu productif et à adopter des critères qui sont propres à leur profession pour juger des résultats des différentes recherches.
Ces critères doivent-ils être généralisés à toutes les disciplines? En aucun cas. Chaque discipline a un objet propre, des problèmes spécifiques, et les spécialistes font émerger des méthodologies et des modèles en fonction de leurs besoins. Ces méthodes, qui sont propres à chaque champ de recherche, sont le fruit de siècles de réflexion, et ont produit des résultats qui forment la science moderne.Pourquoi vouloir modifier ce qui fonctionne en cherchant à imposer des critères imposés de l’extérieur qui ne sont que des barrières à la connaissance?
 Si la physique a été conduite à donner à l’expérience un statut important, c’est parce que son domaine s’y prête bien. Il est en effet possible de se livrer à toutes sortes d’expérimentation, de répéter les expériences, en physique. Mais considérons un domaine comme la biologie, et la théorie darwinienne. Il n’est là pas possible de se livrer à des expérimentations, étant donné que l’évolution des espèces porte sur des périodes très longues. On ne dispose en la matière que de preuves indirectes, il est impossible de mener une expérience discriminante.
Est-ce une raison pour devenir créationniste, ou pour dire que le darwinisme est non scientifique? En astronomie, il n’est pas non plus possible de mener des expériences pleinement satisfaisantes les savants ne disposent que de ce que la nature leur laisse à voir. Il paraît pourtant bien difficile de qualifier l’astronomie de non scientifique.
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Publié dans Humeur, Philosophie politique, Sciences, Société. Commentaires fermés sur Une vieille chicane : seules les sciences exactes sont de vraies sciences
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